80 ans de la Renault 4CV : la petite reine qui a relevé la France
En 1946, la Régie Renault lance sur les routes françaises une petite berline à moteur arrière qui deviendra la première voiture française de l’histoire à dépasser le million d’exemplaires. La Renault 4CV célèbre cette année ses 80 ans. Retour sur l’histoire de cette icone populaire.
La genèse : un projet né dans l’ombre de l’Occupation
L’histoire de la Renault 4CV commence dans des circonstances extraordinaires, en pleine Seconde Guerre mondiale. Alors que les usines Renault, sous Occupation, remettent en état des chars pour la Wehrmacht et subissent de réguliers bombardements alliés, trois hommes visionnaires poursuivent en secret le développement d’une petite voiture populaire : Fernand Picard (directeur des études), Edmond Serre (ingénieur en chef) et Robert Barthaud (dessinateur en chef). Louis Renault lui-même n’était pas convaincu par le concept d’une petite voiture à moteur arrière — mais ses ingénieurs persévérèrent.
C’est le projet « 106 », développé avec des moyens dérisoires, qui donne naissance en janvier 1943 au premier prototype, fabriqué en aluminium, à deux portes, au style plutôt ingrat. Von Urach — le représentant allemand à la tête des usines — n’est pas dupe et interroge Picard sur cet engin mystérieux aperçu du côté du pont de Sèvres. Picard dément avec force et continue sans sourciller.
Quatorze mois plus tard, un second prototype voit le jour avec une ligne plus avenante, toujours à deux portes. Au total, entre 1943 et 1946, 47 exemplaires d’avant-série et prototypes furent fabriqués dans le plus grand secret.
À la Libération, Pierre Lefaucheux prend les rênes de la Régie Nationale des Usines Renault (RNUR) le 6 octobre 1944. Visionnaire, il impose simplement une amélioration du dessin, quatre portes, et fixe un objectif ambitieux : 300 exemplaires par jour. Il fait réaliser une étude de marché avant le lancement — une première absolue en France — qui confirme l’intuition des ingénieurs : les Français veulent une voiture abordable, économique, et moderne et non d’une 11 CV.
Louis Renault, inculpé de commerce avec l’ennemi, meurt le 24 octobre 1944 sans avoir vu son entreprise renaître. Ferdinand Porsche lui-même, emprisonné puis transféré à Saint-Cloud, sera prié de donner son avis sur la 4CV — qu’il accueille avec mépris, reconnaissant à grands traits l’architecture de sa propre Coccinelle présentée en 1938.
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Le lancement : la motte de beurre au Salon de Paris
Le 26 septembre 1946, à l’occasion du 33ᵉ Salon de l’automobile de Paris, la Renault 4CV est présentée au grand public. La révélation fait l’effet d’une bombe. La petite berline jaune — peinte avec des restes de peinture camouflage de l’Afrikakorps — reçoit immédiatement le surnom de « motte de beurre ».
En étant presque la seule nouveauté du salon, cette 4CV est accueillie avec sympathie par le public. Il voit en elle, le retour à une vie normale et insouciante avec les congés payés.


La commercialisation débute en août 1947, avec un tarif d’entrée de 185 000 francs. La voiture repose sur une caisse autoporteuse en acier, une architecture à moteur arrière refroidi par eau, un 4 cylindres de 760 cm³ développant 17 ch et quatre roues indépendantes. Simple, robuste, économique : elle consomme environ 6 litres aux 100 km et atteint 100 km/h en pointe — largement suffisant pour l’époque.

Sa silhouette ronde et attachante — les quatre ailes bombées, le pavillon en forme d’œuf, la proue aplatie — lui confère un charme immédiat que ses contemporains ne lui disputent pas. La presse parle d’une voiture « née pour les Français » et les cadences de production s’emballent pour répondre à une demande qui dépasse toutes les prévisions.

Un succès populaire sans précédent
Le succès est immédiat et foudroyant. En quelques années, la 4CV s’impose comme la voiture des Français : celle des familles modestes qui accèdent pour la première fois à la propriété automobile, celle des instituteurs et des commerçants, celle des couples qui partent en vacances pour la première fois sur les routes nationales. Elle démocratise la voiture à une échelle que la France n’avait encore jamais connue.
Le 17 mars 1954, la millionième 4CV sort des chaînes de Billancourt, faisant de la Renault 4CV la première voiture populaire française à franchir ce cap symbolique. La production tourne à plein régime dans les usines de l’Île Seguin, devenues l’un des plus grands complexes automobiles d’Europe.

Les évolutions de la 4CV
Tout au long de sa carrière, la 4CV se perfectionne sans jamais rompre avec ses fondamentaux. C’est cette capacité à évoluer en douceur qui lui permet de rester compétitive face à une concurrence grandissante.
Dès 1950, le moteur originel de 760 cm³ est porté à 747 cm³ officiels pour des raisons fiscales (la puissance administrative reste à 4 CV), puis progressivement optimisé pour gagner en puissance et en souplesse. Il est décliné en version 17 et 21 ch.
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En 1954, la Renault 4CV évolue avec une calandre à trois barrettes. Seul le moteur de 21 ch est disponible.
En 1956, l’embrayage Ferlec Automatique fait son apparition.
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La 4CV Découvrable
Pour séduire les amateurs de grand air, Renault propose dès 1950 une version cabriolet, la 4CV Découvrable, dont le toit en toile s'escamote entièrement. Idéale pour les promenades estivales sur les bords de Loire ou les routes provençales, elle rencontre un succès d'estime auprès d'une clientèle qui veut profiter du soleil sans renoncer à l'économie d'une petite voiture. Elle préfigure le concept de la voiture « plaisir » qui deviendra un axe majeur du marché automobile dans les décennies suivantes. C'est l'une des carrosseries les plus recherchées, avec moins de 10 000 exemplaires produits.

La 4CV Commerciale
Très rapidement, Renault propose une version utilitaire de sa 4CV, dénommée Commerciale, parfaite pour les petits artisans et commerçants des villes. Elle se présente en teinte noire, en version tôlée, avec suppression des sièges à l'exception de celui du conducteur, pour une charge utile de 200 kg. Elle ne rencontrera pas le succès et sera supprimée dès 1952.

La 4CV Affaires et Service
En entrée de gamme, on retrouve la 4CV Affaires, qui se distingue par son absence de chromes et, selon les années, par une seule moustache à l'avant. Pendant un temps, son rôle d'entrée de gamme est confié à la 4CV Service, qui pousse le dépouillement à son paroxysme. Les portes s'ouvrent avec des câbles, les clignotants disparaissent, la calandre n'a plus de chrome et la seule teinte disponible est un gris mat dénommé « Antoinette ». Elle sera vite abandonnée en 1954.

La version sport R1063
Très vite, la Renault 4CV s'illustre en compétition, ce qui aboutit à une version sportive dédiée : la 4CV R1063.
C'est en 1951 qu'apparaît le premier département compétition de la marque, qui prépare intensément la 4CV en véritable bête de course. De nombreuses modifications sont apportées :
- Capot et ailes arrière échancrés en aluminium pour un gain de 45 kg
- Grille d'aération supplémentaire à l'arrière
- Quatre amortisseurs à l'arrière
- Freinage revu
- Antibrouillard encastré
- Embrayage renforcé
- Direction plus directe
Le moteur est également modifié : arbres à cames et embiellage allégés, adoption d'un carburateur Solex double corps, pour une puissance de 32 ch et une vitesse de pointe de 135 km/h. Moins de 100 exemplaires ont été produits, auxquels s'ajoutent ceux montés en après-vente à l'aide du kit de conversion.
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À l’export : de l’Amérique au Japon
La 4CV est l’une des toutes premières voitures françaises à tenter une véritable conquête mondiale, avec un succès très varié selon les continents.
États-Unis : le précurseur méconnu
Dès la fin des années 1940, Pierre Lefaucheux lance la 4CV à l’assaut du marché américain. Proposée à moins de 1 300 dollars quand les Américaines de l’époque commencent à 2 000, elle séduit une frange de la population en quête d’économies et de modernité. Les concessionnaires Renault se multiplient sur la côte Est et en Californie. Au total, plus de 60 000 unités seront exportées aux États-Unis sur toute la durée de la carrière du modèle. Cette expérience américaine de la 4CV servira de socle à la stratégie d’exportation de la Dauphine, son successeur direct.
Le Japon : naissance d’une industrie
L’une des pages les plus méconnues — et pourtant l’une des plus fascinantes — de l’histoire de la 4CV se joue en Extrême-Orient. En 1953, la Régie Renault signe un accord de licence avec Hino Motors (futur partenaire de Toyota) pour produire la 4CV au Japon. La voiture française sera assemblée à Tokyo jusqu’en 1963, avec de nombreuses modifications, contribuant directement à la naissance de l’industrie automobile japonaise moderne.

Australie, Belgique, Irlande : une diffusion mondiale
La 4CV sera également assemblée en Australie, en Belgique et en Irlande, selon des accords de montage locaux qui permettent à Renault de contourner les barrières douanières et de s’implanter durablement sur des marchés à fort potentiel. Cette stratégie de production décentralisée, pionnière pour l’époque, ouvrira la voie au développement international de la Régie dans les décennies suivantes.
La 4CV en compétition : le début d'une grande aventure
En compétition, la 4CV se distingue très tôt. Sa légèreté et la bonne tenue de route offerte par ses quatre roues indépendantes en font une redoutable concurrente dans sa catégorie. Dès 1948, elle s'illustre dans la course de côte du Ventoux. Elle remporte notamment les 24 Heures du Mans 1950 dans sa catégorie, signe une victoire de classe aux Mille Miglia entre les mains d'un certain Jean Rédélé, et s'illustre dans de nombreux rallyes européens : Tour de France Automobile, Monte-Carlo…
Ces succès sportifs vont se concrétiser quand le concessionnaire Jean Rédélé la modifie pour en faire une voiture plus performante. L'Alpine A106 voit le jour en 1955 sur base de 4CV.

La fin d’un règne
Après une année record en 1954 avec plus de 170 000 exemplaires produits, la 4CV entame progressivement son déclin. La concurrence s’intensifie : la Citroën 2CV grignote son terrain sur le segment économique, tandis que la Dauphine — lancée en 1956 et construite sur la même base mécanique — lui vole progressivement la vedette dans la propre gamme Renault. Les Français veulent désormais plus grand, plus confortable, et le progrès social leur en donne les moyens.

En 1961, après quatorze ans de carrière, la production de la 4CV prend fin. Le bilan final est étourdissant : 1 105 547 exemplaires fabriqués en France, auxquels s’ajoutent les productions sous licence à l’étranger, faisant de la 4CV la première voiture française à franchir la barre du million d’unités. Son héritage est immense : elle a motorisé la France de la reconstruction, ouvert la voie à la vocation export de Renault, et prouvé qu’une voiture populaire française pouvait s’imposer sur tous les continents. Quatre-vingts ans après son apparition au Salon de Paris, la 4CV reste un symbole vivant de l’âge d’or de l’automobile populaire française. Joyeux anniversaire, petite reine.
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